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Alaa el-Aswany: « Je suis un éternel opposant »


Il est sans aucun doute l’écrivain égyptien vivant le plus connu au monde. Alaa el-Aswany vient de publier un essai, Syndrome de dictature*, navigation visuelle entre les apories, les pièges et les tendances de cette question: qu’est-ce qu’une dictature et quels en sont les symptômes sociaux, culturels et évidemment politiques. Les chiffres parlent d’eux-mêmes et sont rapidement rappelés par l’auteur égyptien: dans son rapport de 2017, l’ONG américaine Freedom House, seulement 39% de la population mondiale vit dans des pays libres. 25% dépendent de régimes autoritaires. Et 36% connaissent la dictature. Des chiffres vertigineux. Cette réalité humaine, Alaa el-Aswany a pu l’observer dans son propre pays. Cependant, il croyait au changement et a participé à la révolution de 2011. Mais depuis lors, l’eau du Nil a coulé sur le même paysage gelé: les Raïs sont morts, vive les Raïs. Alors Alaa el-Aswany examine. Il prend le pouls politique des sociétés soumises à la dictature, essaie de comprendre sa fièvre politique, l’affaiblissement organique général, l’apathie culturelle, la corruption de tous les membres. Entrevue.

Couverture du livre d’Alaa el-Aswany: « Le Syndrome de la dictature ».
© DR

Le Point Afrique: Comment est né ce livre et pourquoi y avez-vous pensé sous cette forme?

Alaa el-Aswany: L’idée est née d’une maison d’édition britannique. Elle a proposé de mener une longue conversation sur le sujet de la dictature qui aurait dû être publiée sous forme d’interview. Ce sujet est central dans les romans. Ces conversations, pour lesquelles j’ai beaucoup documenté, ont fini par conduire à ce livre. Je cherchais des idées qui m’intéressaient et qui, je l’espérais, intéresseraient les lecteurs. Ensuite, j’ai besoin d’une pause entre deux écritures et je le fais en écrivant plus d’essais ou d’articles politiques. Ce livre a traduit cette phase de sortie du romantique. J’ai choisi de lui donner la forme d’un examen médical d’une société qui connaît la dictature, car il me semble que la dictature est précisément une maladie. Je suis dentiste de formation, avec ce regard scientifique qui fait la différence entre une maladie et un syndrome. Ce dernier suppose des symptômes qui se répètent toujours ensemble. Il me semble que la dictature, d’après ce que j’ai pu étudier et observer, présente également des symptômes concomitants. C’est pourquoi la dictature est, à mon avis, un syndrome plutôt qu’une maladie.

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Comment éviter, suite à votre analogie médicale, de tomber dans le piège qu’il existe des organismes sociaux ou culturels plus enclins à développer le syndrome de la dictature?

Je ne pense évidemment pas que certains peuples soient par nature condamnés à connaître et à subir la dictature. Il me semble simplement qu’il y a des moments de l’histoire propices à l’instauration d’une dictature. L’Allemagne, après la défaite de la Première Guerre mondiale, a perdu sa confiance et sa fierté, dans une situation totale de chaos et de pauvreté. Tout était prêt pour l’instauration de la dictature. L’Italie, tout autant, a connu une situation chaotique de pauvreté avant le fascisme. Les chemises noires, qui avaient un programme de commande simple, ont été bien accueillies par le peuple. Mais il n’en reste pas moins que la culture est également un élément important pour instaurer une dictature. La religion aussi, qui suppose une soumission aveugle à une autorité supérieure, facilite l’acceptation de la dictature.

Mais cela ne fait-il pas de la religion l’antichambre obligatoire de la dictature? Il y avait des dictatures laïques qui supprimaient toute religion…

Je parle d’une façon d’interpréter la religion. Car, en effet, la religion peut tout autant être une force révolutionnaire. Encore une fois, tout dépend de la façon dont il est lu. Toutes les religions, à leurs débuts, étaient révolutionnaires. Le souci est que ces religions institutionnalisent et acquièrent par la suite une structure, ce que j’appelle « un établissement ». Ils perdent leur dynamique révolutionnaire et deviennent une force réactionnaire.

Vous écrivez également que l’islam politique est le reflet de la crise de la classe moyenne. Mais n’est-ce pas aussi une aspiration politique?

La leçon d’histoire nous apprend que religion + politique = fascisme. Tout simplement parce que la religion est absolue et on ne peut pas faire fonctionner une démocratie sur la base de vérités absolues. L’islam politique, porté par les Frères musulmans en Égypte en 1928, n’était pas majoritaire en Égypte. Jusqu’à ce que Nasser prenne le pouvoir en 1952, toutes les élections organisées de manière équitable et propre n’ont pas vu leur victoire. Les islamistes ont perdu ces élections et les Égyptiens ont plutôt voté pour le parti libéral « La délégation ». L’islam politique ne peut pas dominer dans un régime démocratique. Dès 1952, avec l’annulation du système démocratique par Nasser, l’Égypte s’est retrouvée coincée entre le fascisme militaire et le fascisme religieux. Le pays se débarrasse d’un fascisme pour tomber dans l’autre.

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Vous mentionnez votre père dans le livre. C’était un socialiste. Comment vous a-t-il influencé politiquement?

Mon père ne m’a pas seulement enseigné; il m’a pleinement formé. Je me souviens quand j’étais petit je l’ai vu avec ses amis écrivains, artistes. Enfant unique, j’ai passé mon temps avec lui et il m’a emmené à des réunions politiques avec ses amis. J’avais 19 ans quand il est mort. C’est lui qui a remarqué mon envie d’écrire et m’a conseillé d’avoir un travail qui me rendrait indépendant. Il a dit qu’un écrivain dans une dictature devait avoir un travail qui le protégerait financièrement. Il avait raison et je suis devenu dentiste. Je gagnais ma vie et pouvais écrire librement. Mon père était très engagé et militant. Il a payé ses engagements et a été mis en prison pour la cause sociale. C’est cette expérience qui lui a permis de poser le diagnostic du régime de Nasser. Il a dit, par exemple, que Nasser avait achevé des projets pour lesquels d’autres s’étaient battus pendant des années. Cependant, il pensait que cela ne tiendrait pas car, selon lui, aucun changement n’était garanti sans liberté. On lui a dit qu’il exagérait quand il a annoncé que tout tomberait une fois que Nasser aurait disparu. C’est exactement ce qui s’est passé. Dès la mort de Nasser en 1970, tout s’est effondré, tous les projets portés par lui se sont effondrés. C’était prévisible, car ces projets n’étaient pas portés par le peuple, mais complètement par le président égyptien.

Il estime également que les droits sociaux sans droits politiques, y compris la liberté, ne suffisent pas à eux seuls. Cependant, certaines personnes découplent ces droits, affirmant que tant que les peuples, en particulier dans le Sud, peuvent manger, celui qui les gouverne.

Ces droits se combinent. Et penser que pour certains peuples, il leur suffit d’avoir de la nourriture sans liberté, c’est du racisme pur. La liberté est une aspiration humaine et plus largement elle concerne tous les êtres vivants. La dissociation des droits sociaux et politiques est une forme de colonialisme qui reste en pensée.

Toute dictature fait partie d’un jeu international et certains dictateurs n’auraient jamais pris le pouvoir ou duré s’ils n’avaient pas été soutenus par d’autres pays. Tout ne s’explique pas uniquement par des jeux politiques internes …

La question est la suivante: les gouvernements occidentaux défendent-ils leurs intérêts ou leurs principes? La réponse est simple: leurs intérêts évidemment. Cela revient à l’idée précédente selon laquelle certains peuples peuvent être « satisfaits » de la dictature. Le soutien occidental aux dictateurs est donc justifié. Le terme que je trouve ridicule de «dictateur éclairé» a été inventé. Il n’y a ni dictateur éclairé ni dictature. Cette expression indique simplement que ce dictateur est utile aux intérêts occidentaux. Le pétrole reste alors un problème central. Observez Mohammed ben Salman. Il avait un journaliste coupé [Jamal Khashoggi, NDLR], mais rien ne s’est passé car il a le soutien de certains Etats. Je parle évidemment des États occidentaux, pas des peuples occidentaux. Le peuple français a soutenu notre révolution lorsque, à l’époque, Nicolas Sarkozy soutenait Hosni Moubarak. Peu importe les belles phrases sur la démocratie, cette vérité demeure. Je n’attends pas grand-chose des gouvernements occidentaux, mais j’attends beaucoup des peuples occidentaux.

Vous parlez longuement du régime Nasser. Trouvons-nous dans sa présidence les grandes lacunes qui ont conduit à la situation actuelle dans votre pays?

Nasser est le fondateur de la mécanique dictatoriale en Égypte. Avant lui, il n’y avait évidemment pas de démocratie absolue en Égypte, mais il y avait un projet démocratique. Le pays était sous occupation britannique et le roi tentait de monopoliser le pouvoir. Mais il y a eu une lutte importante pour l’indépendance et la démocratie. Nasser a annulé tout cela en accédant au pouvoir en 1952, après un coup d’État certainement soutenu par le peuple, mais qui reste un coup d’État. En 1954, il annule le système démocratique puis monopolise le pouvoir. Avec la nationalisation des journaux, il a pu conserver des informations. Emprisonnement d’opposants, torture accompagnaient son pouvoir. Sous Nasser, la torture n’était plus un moyen d’extraire des aveux. C’est devenu un moyen de punir. Les gens ont été torturés avant et après leurs aveux. Il s’agissait de créer la machine de la peur.

Il est aussi le fondateur d’un schéma d’un homme fort qui s’appuyait sur l’armée… D’ailleurs, Abdel Fattah al-Sissi fait-il également référence à Nasser dans sa manière de gouverner l’Egypte?

Oui en effet. L’armée a été mise partout. Nasser a distribué les ministères à ses collègues militaires selon leur loyauté et non selon leurs compétences. Le principe de Nasser était de choisir des personnes de confiance à des postes élevés. Une sorte de bourgeoisie militaire s’est ainsi formée. Les personnes liées à l’armée sont devenues une classe sociale. On retrouve ce phénomène en Amérique latine. L’homme au pouvoir aujourd’hui est un dictateur comme Nasser, qui pratique également la torture. Mais si, sur le plan économique, Nasser était socialiste, Sissi est libéral. Mais politiquement, c’est la même chose: la dictature.

Vous écrivez également que « la position problématique de l’intellectuel dans la dictature est l’un des symptômes les plus répandus ». Comment vous situez-vous, en tant qu’intellectuel égyptien, par rapport à cette position? Parce que vous dites comment vous êtes soumis à des contrôles stricts lorsque vous entrez et quittez l’Égypte, comment vous sortez votre manuscrit contenu dans une clé USB en le cachant dans un tube de dentifrice …

J’ai toujours écrit sur ce que je pense. Je suis un éternel adversaire. Non pas parce que j’aime m’opposer, mais parce que je suis contre toute dictature. J’étais opposé à Moubarak. J’ai soutenu et participé à la révolution. Ensuite, je me suis opposé aux islamistes. Je suis maintenant un adversaire de Sissi. Dès son arrivée au pouvoir en 2014, après deux semaines, j’ai été banni de la télévision et des journaux. J’ai donc accepté les invitations à enseigner l’écriture créative dans les universités américaines, mais je suis retourné régulièrement en Égypte. J’avais des soucis à chaque retour et départ. Après la publication de mon dernier livre Et j’ai couru vers le Nil en 2018, les autorités égyptiennes ont annoncé qu’elles me poursuivraient devant un tribunal militaire. Mes amis et avocats m’ont alors conseillé de ne pas revenir. Cela fait donc deux ans que je suis rentré dans mon pays. Ma femme et mes deux filles vivent avec moi à New York. Mais mon fils est resté au Caire. Il est mathématicien et acteur. Il n’obtient plus de rôle, après un début prometteur. On lui a dit clairement que c’était « à cause de son père ». Le problème dans toute dictature est que ceux qui ne sont pas d’accord sont considérés comme des ennemis à détruire. Tout cela doit être effacé.

Quand vous regardez la situation dans les pays qui ont connu ce qu’on a appelé le printemps arabe, comment analysez-vous, toujours selon votre paradigme de syndrome? Le corps est-il épuisé ou est-ce un état transitoire?

Ces problèmes sont temporaires. Le sens de l’histoire décidera dans le sens des révolutions. Toute révolution n’est pas un changement politique normal. La révolution vise à tout renverser et à détruire l’ancien système qui se défend. Après toute révolution, tout se complique et devient difficile, mais cela reste temporaire. Les armes de la révolution sont morales: courage, conscience et justice. Mais les armes de la contre-révolution sont de vraies armes qui tuent: l’armée, la police, les juges. La loi de l’histoire postule cependant que la révolution l’emporte toujours. Elle doit gagner. Mais elle a besoin de temps. L’avenir est de son côté.

* « Le syndrome de la dictature », par Alaa el-Aswany, traduit de l’anglais par Gilles Gauthier, Actes Sud, 204 pages.



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